Interview d’Ingrid DAUBECHIES par les élèves de GATTI DE GAMOND

ETRE UNE FEMME ET UNE MATHEMATICIENNE RENOMMEE, UN DEFI RELEVE !
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Lors de l’exposé d’Ingrid Daubechies à l’ULB, des élèves de l’Athénée Gatti de Gamond ont eu la chance de pouvoir discuter avec elle. Suite à cet entretien les élèves ont rédigé un article dans LA CAPITALE, le 27 juin 2006. Voici le projet des élèves.

« Les femmes qui veulent faire les hommes ne sont que des singes ; or, c’est vouloir faire l’homme que de vouloir être savante ».

Joseph de Maistre, Lettres et opuscules inédits, Paris, 1861.

« Il faut enseigner les sciences aux femmes, à moins que par contrariété ou par envie, craignant que nous leur devenions supérieures, les hommes ne s’y opposent ».

Le droit du sexe pour l’étude des sciences, Marie Gasparde de Grimaldi, 1714.

Vulgarisatrices, formatrices, éducatrices, mais aussi créatrices et chercheuses, autant de rôles joués par les femmes au cours des siècles. Tantôt au service de la vie comme les sages-femmes, tantôt considérées comme des sorcières, tantôt détentrices de secrets, tantôt savantes, toujours pédagogues, les femmes scientifiques restent souvent dans l’ombre d’un homme de science reconnu par l’histoire. Peu de dictionnaires des sciences s’étendent sur les recherches menées par ces mères, ces amoureuses, épouses ou femmes seules bravant les interdits et les médisances pour contribuer au progrès de la recherche scientifique. Concilier vies intellectuelle, amoureuse et familiale, tel est le combat mené depuis la préhistoire par des femmes qui, selon les époques et les cultures, sont bannies ou admirées. Toutes ont l’amour de la découverte et sont capables d’émerveillement devant le monde qui les entoure.

Aller à la rencontre de ces femmes, découvrir leur entourage familial, le monde politique et artistique dans lequel elles ont combattu pour se faire reconnaître par la société, essayer de comprendre l’ampleur de leur œuvre scientifique et surtout mettre en évidence la part très souvent cachée de leur création, tel fut le but des élèves de l’Athénée Royal Gatti de Gamond et de leur professeur Chantal Randour-Gabriel. Ensemble, avec l’appui de la Communauté Française de Belgique, de la Ministre Françoise Dupuis et de l’Université Libre de Bruxelles, ils ont réalisé en collaboration avec leurs professeurs une exposition, à l’occasion du 140ème anniversaire de la fondation de l’Athénée par Isabelle Gatti de Gamond.

Les vies de Hypatie, Dhuoda, Héloïse, Emilie du Châtelet, Florence Nightingale, Mileva Maric, Rosalind Franklin, et

bien d’autres se révèlent une source de rencontres passionnantes.

Parmi ces femmes, une mathématicienne née à Moscou en 1850, Sofia Krukovsky, connue sous son nom d’épouse Sofia Kovalevskaïa. Afin de poursuivre son rêve mathématique, cette jeune femme eut le courage de faire un mariage blanc pour étudier les mathématiques à l’université. Elle vécut quinze années de relations très difficiles avec son mari, le paléontologue qui traduisit Darwin en russe. Cet exil la mena à Heidelberg et à Paris. Elle côtoya les plus grands mathématiciens de son époque, démontra des théorèmes remarquables et publia trois mémoires importants. Si les mathématiciens de son époque reconnurent entièrement la valeur de ses recherches et si l’Académie des Sciences lui décerna la plus haute récompense scientifique alors donnée à une femme à Paris, c’est la Suède qui lui permit d’être la première femme professeur de mathématique dans une université. Kovalevskaïa participa à la première insurrection prolétarienne autonome, la Commune de Paris. Elle écrivit aussi des romans et une pièce de théâtre. Elle eut une petite fille dont elle n’eut pas vraiment le temps de s’occuper. Elle mourut à Stockholm en 1891.

Si la vie de Sofia, très brillante mathématicienne reconnue par ses pairs, est pleine d’embûches parce qu’elle est une femme, sa vie de famille n’est pas une réussite.

Ce n’est pas le cas d’ Ingrid Daubechies. Née à Houthalen en 1954, cette brillante docteur en physique diplômée en 1980 par la Vrije Universiteit Brussel, a la chance d’être depuis 1994 professeur de Mathématiques à l’Université américaine de Princeton. Son domaine de recherche concerne l’étude mathématique et les applications des ondelettes. Elle s’intéresse aussi à l’enseignement des mathématiques destiné à des étudiants dont l’enthousiasme pour cette discipline est modeste ! Des élèves de l’Athénée Gatti de Gamond ont eu le privilège de rencontrer cette femme épanouie qui s’est très aimablement prêtée à leurs questions. Si Ingrid avait vécu la même situation que Sofia, peut-être aurait-elle fait le choix de Sofia. Vers 18 ans, elle ne voulait pas se marier ni perdre ses droits mais en 1985 elle rencontre un homme remarquable, Robert Calderbank qui travaille aux USA. Grâce à lui elle peut affirmer qu’il est possible de marier la recherche, une très brillante carrière scientifique et une vie de famille : ils ont une fille et un garçon. Le secret d’Ingrid, être soi-même. C’est parce qu’elle a parlé de ses projets avant de se marier en spécifiant qu’elle ne pourrait être heureuse en étant seulement une femme à la maison et qu’elle râlerait tellement si elle n’avait pas un travail intéressant qu’il en serait malheureux, que leur union est une réussite. Quant à la présence de femmes dans le monde de la recherche principalement masculin, Ingrid fait remarquer que l’iniquité est surtout présente dans l’esprit des gens extérieurs au monde de la recherche : trop de clichés sont ancrés dans le public. Ainsi en anglais physicist signifie à la fois physicien et physicienne, mais lorsqu’on demande à des jeunes d’imaginer ce métier, la plupart y voient un homme ! Il y a plus de femmes qu’on ne l’imagine dans ce monde passionnant. Ingrid ne se sent nullement exilée aux USA, elle a fait les démarches afin de garder la double nationalité et revient régulièrement en Belgique, ce qui nous a permis de l’écouter lors d’un exposé à l’Université Libre de Bruxelles. Elle y a expliqué avec simplicité comment la mathématique permet de détecter les erreurs dans les codes-barre, les numéros des chèques, des billets d’avion et les ISBN. Elle a aussi montré que les fabricants de CD utilisent la mathématique afin de prévenir les dégâts dus à des rayures, ce qui nous permet d’écouter la musique sans nous apercevoir des griffes ! Merci Ingrid pour cette leçon de mathématique vivante et bravo pour ce parcours fabuleux d’une femme de science belge reconnue mondialement ! Merci aussi pour cette modestie, cette sympathie et cette volonté d’intéresser aux mathématiques chaque citoyen !

Maryam Benayad, Mine Bilge, Emine Sarioglu et Elsa Wittek et Chantal Randour-Gabriel.

La conférence du Professeur DAUBECHIES peut se trouver sur le site de l’UREM :

http://dev.ulb.ac.be/urem/Ingrid-Daubechies-a-la-VUB

http://dev.ulb.ac.be/urem/IMG/article_PDF/Conference-d-Ingrid-Daubechies.pdf

[http://dev.ulb.ac.be/urem/Conference-d-Ingrid-Daubechies >http://dev.ulb.ac.be/urem/Conference-d-Ingrid-Daubechies]

Mis en ligne le 15 octobre 2007 par Chantal Randour